La prise en charge psychothérapeutique d’une crise suicidaire permet de penser la crise sanitaire liée au COVID-19 sous un angle particulier. Dans cet article, nous montrons les parallèles mais également les différences entre ces deux types de crises. Le déroulement séquentiel de la crise, l’agent viral qui agit comme un facteur déclenchant et la foule de réactions qui s’ensuivent peuvent ainsi évoquer une crise suicidaire durant laquelle un sujet perçoit souvent un événement externe comme facteur précipitant. Toutefois, contrairement au confinement dans le cas du virus, c’est bien la relation, notamment la relation thérapeutique, qui permet de traverser la crise. Cette relation doit nous permettre de faire connaissance avec nos vulnérabilités spécifiques, celles sur lesquelles le facteur déclenchant a précisément agi.
Nous sommes psychiatres et psychothérapeutes responsables d’une unité de soins spécialisée dans la prise en charge de personnes traversant une crise suicidaire. Dans ce contexte particulier de crise sanitaire du COVID-19, le travail psychothérapeutique de crise est une ressource pour penser différemment ce que nous traversons. Le travail que nous impose la crise suicidaire nous montre qu’il s’agit aussi d’une opportunité unique d’explorer notre fonctionnement psychique. C’est sûrement le cas avec la crise COVID. Dans cet article, nous nous intéressons à la nature de l’événement dé clenchant la crise, à la cascade de réactions qu’il entraîne, à l’équilibre atteint à la fin de la crise et à ce qui en détermine la qualité.
Une crise est une rupture brutale d’un d’équilibre.1 Cet équilibre rompu peut être psychique, social, relationnel, économique, ou, dans le cas présent, sanitaire, économique et possiblement politique. Cette rupture d’équilibre concerne une personne, très souvent son entourage, plus rarement l’ensemble de la population du globe. Il est compréhensible que nous nous sentions dépassés par le sentiment d’affronter une situation extrêmement complexe. Une crise c’est donc l’espace temporel nécessaire au changement d’équilibre, un entre deux temps, l’avant et l’après. C’est donc un présent qui convoque passé et futur à la fois. Un passé qu’on peut craindre de perdre ou qui nous tourmente et un futur fantasmé qu’on souhaite repousser et dont les combinaisons possibles sont multiples. La crise survient à la faveur d’un ou de plusieurs événements déclenchants, dont l’origine perçue peut être externe au sujet ou lui être propre.
C’est comme s’il avait fallu attendre que le Dr Tedros Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, nous le confirme. Ce n’est pas encore le moment, mais bientôt ! Enfin, voilà ce mot prononcé : « pandémie », et cette fois ça y est, c’est la crise ! La frontière est souvent floue entre équilibre et déséquilibre. Les équilibres de nos vies sont dynamiques pour intégrer continuellement des perturbations. Le virus a déboulé à grande vitesse sur nos vies pour les bouleverser ! Le constat de la crise ne se fait pas toujours de l’intérieur. C’est parfois les autres qui nous renseignent sur notre état d’équilibre. Nos capacités de perception sont vulnérables à l’illusion, à la dysrégulation, à l’hallucination, à l’annulation.
Deux aspects du virus COVID-19 sont intéressants à souligner dans notre parallèle avec une crise suicidaire : il est le révélateur d’une fragilité personnelle et il se transmet « par la relation ».
Donald Trump insiste sur l’origine chinoise du virus lui confé rant un caractère doublement exogène. L’origine de la crise est située aussi loin que possible de nous, alors que la menace qui plane est également interne (nos vulnérabilités, les faiblesses du système, les comorbidités, l’âge, etc.). Trump essaye ainsi d’éviter que l’on puisse relier les racines de la crise aux instances internes. La projection et le clivage s’érigent ici comme une première ligne de défense.
Or cette ligne de défense risque de nous priver de notre responsabilité et, par là, de nous réduire à un sujet qui se défend de l’intrusion extérieure, sans réelle conflictualité interne propre. C’est une muraille derrière laquelle nous sommes retranchés. Ces postures rigides et archaïques émergent en temps de crise et peuvent en fait contribuer à embraser la situation. Nos doutes ou nos hésitations en disent long sur nous, encore faut-il être en condition de les explorer. L’événement qui déclenche la crise, aussi clairement identifié soit-il, doit en fait interagir avec des éléments de notre état d’équilibre. Le facteur de crise peut donc cacher les autres éléments de la crise. Mais il peut aussi être le fil rouge qui nous permet de relier ces différents éléments entre eux.
Le caractère relationnel du facteur de crise est très représentatif d’une grande majorité des conduites suicidaires.2 Le lien à l’autre est menacé à l’instar du lien à soi-même. Le « grand confinement » n’est pas une issue, car nous avons besoin de la relation aux autres, besoin de cet échange de représentations pour nous développer. La propagation du virus, de la crise, et du repli sur soi, nous révèlent l’état de nos relations avec les autres, qu’elles soient utilitaires, de dépendance, de rivalité, empreintes de méfiance ou de mensonges, insuffisamment développées ou nombreuses et superficielles.
Cette phrase, comme ce graphique (figure 1), sont désormais emblématiques de cette crise. Le Professeur Didier Pittet explique avec beaucoup de pédagogie comment la vague de contaminations risque de déborder notre système de santé, nos hôpitaux et nos soignants, l’importance d’aplanir la courbe. La crise devient suicidaire lorsque la souffrance déborde et épuise les capacités de tolérance du sujet. Là aussi, il faut aplanir la courbe, c’est vital. Notre réaction à la crise, c’est-à-dire les symptômes que nous développons, la manière dont nous réagissons (angoisse, déni, agitation, révolte, mobilisation, soumission, tristesse, etc.) sont le reflet de notre personnalité, de notre identité, de nos fragilités cachées. Il faut pouvoir l’entendre, le voir. Mais la tentation est immense de supprimer tout ce vécu désagréable, au prix de la perte de cette prise de conscience. Il y a une différence entre la crise suicidaire et sanitaire qui mérite notre attention. Aplanir la courbe de la crise suicidaire nécessite un déconfinement ! Il faut rencontrer quelqu’un prêt à explorer avec nous cette souffrance, nous permettre de l’exprimer. C’est la relation (celle qui permet la rencontre) qui peut diminuer « la propagation » !
Ce sont les mots répétés par Emmanuel Macron lors de son discours martial à la Nation française. Ce « quoi qu’il en coûte » est le genre de promesse que l’on se fait en temps de crise. La tentation la plus fréquente lors d’une crise due à un facteur exogène : retrouver l’état antérieur, annuler l’événement déclencheur. Cela peut être la même chose suite à une rupture sentimentale. Mais est-ce seulement possible ? Nous avons tous envie de répondre : non ! Il ne faut pas sous-estimer la puissance de cette tentation. Elle est si forte qu’elle altère notre perception de la réalité et justifie une dépense invraisemblable d’énergie. Or, si le retour en arrière n’est pas possible, comment nous tourner vers la possibilité du changement ?
Cela pose la question de notre équilibre antérieur à la crise, celui d’avant la survenue de l’événement déclenchant la crise. Cet état n’est pas complètement stable. Il contient des fragilités, le germe de la crise, dont il nous faut nous occuper en temps de crise. Au rang de celles-ci, la faculté d’occulter, de dénier la possibilité de la survenue même d’une crise. C’est ce qui nous permet d’être « foudroyés » ou surpris par l’événement déclencheur. Le travail porte donc sur la compréhension de nos « fragilités » propres et notre capacité à les dénier. Il s’agit de retrouvailles avec une partie de nous. Si le germe de la crise est en nous, celui du changement aussi !
La courbe ne doit donc pas être aplanie trop vite, ni trop radicalement (figure 1). Il faut à la fois du temps et de l’énergie pour que le travail de crise se fasse. Il faut parfois souffler sur les braises de la souffrance pour en utiliser l’énergie. Ce « aussi vite que possible, aussi lentement que nécessaire » prononcé par le Conseiller Fédéral Alain Berset résume bien la double contrainte du travail de crise.3 L’urgence impose la rapidité de la réaction face au risque d’explosion ! En effet, la souffrance, la menace potentielle, font planer un risque vital tel qu’ils justifient des moyens déployés à la fois massivement et à court terme. Ces moyens sont au service de la survie au possible détriment du problème de fond. Pour que l’is sue soit la meilleure possible, car une crise peut laisser des séquelles, une certaine lenteur est de mise ! La rencontre de soi, le réaménagement relationnel, le réinvestissement pulsionnel, tout ça prend du temps.
Nos souffrances, aussi intimes et personnelles soient-elles, possèdent un caractère interpersonnel inaltérable. Nous souffrons en lien avec l’autre, comme nous avons dès le début eu besoin de cet autre pour exister ! La crise c’est notre besoin augmenté de l’autre alors que la menace plane sur notre confiance en la relation. La crise, c’est la mise en danger de nos représentations, internes et externes.4 C’est un moment particulièrement fécond du point de vue humain. Nous avons besoin de nous découvrir et, pour cela, besoin de rencontrer l’autre. Un autre qui puisse s’intéresser à nous, cela va de soi ! Cet intérêt renouvelé pour nous-mêmes au travers de l’autre est le chemin vers un état plus satisfaisant. Le repli sur soi est paradoxalement l’abandon d’une partie de soi ! Cette crise comporte le danger de générer d’autres crises, plus intimes mais tout aussi mortelles. Il sera important de nous rencontrer autour de nos fragilités !
les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation avec cet article
▪ Une crise devient manifeste lorsque les capacités psychologiques sont débordées, l’intervention urgente de spécialistes en santé mentale est alors nécessaire
▪ Un facteur de crise est souvent identifiable, il catalyse la réaction symptomatique du patient mais ne peut expliquer la crise dans son ensemble
▪ La réaction symptomatique est souvent si douloureuse (tant pour la personne que son entourage) que la pression est forte de concentrer le soin sur ces symptômes
▪ La prise en charge de crise doit permettre à une personne d’éprouver ce qu’une rencontre de soi au travers de l’autre ouvre comme nouvelles perspectives
The psychotherapeutic management of a suicidal crisis makes it possible to think of the health crisis linked to COVID-19 from a particular angle. In this article, we show the parallels but also the differences between these two types of crises. The sequential course of the crisis, the viral agent which acts as a triggering factor and the host of reactions which follow can thus evoke a suicidal crisis during which a subject often perceives an external event as a precipitating factor. However, unlike confinement in the case of the virus, it is the relationship, in particular the therapeutic relationship, which makes it possible to get through the crisis. This relationship should allow us to get to know our specific vulnerabilities, those on which the triggering factor has specifically acted.