Perspectives

Co-bénéfices :
Pourquoi introduire l’écologie dans la pratique clinique ?

Julia Gonzalez Holguera & Nelly Niwa : Centre interdisciplinaire de durabilité, Unil, Lausanne
Nicolas Senn : Département de Médecine de Famille, Unisanté, Lausanne
Introduction

Limites planétaires, santé et co-bénéfices

Il y a urgence à prendre au sérieux les impacts sanitaires des dégradations environnementales que l’on observe autour du monde. Dans ce cadre, les professionnels de santé ont un rôle particulier à jouer. Des liens concrets entre santé des écosystèmes et santé de l’humain sont en effet identifiables. Le concept de « co-bénéfices » permet de lier, au travers d’actions tangibles, les bénéfices à court et long terme pour la santé humaine et la réduction des dégradations environnementales. Cette approche représente une opportunité d’accélérer les changements sociétaux nécessaires pour diminuer les dégradations environnementales et rendre nos sociétés plus durables.

Le terme d’écologie se réfère ici à la science ayant pour objet les relations des êtres vivants entre eux et avec leur environnement.

Limites planétaires

La santé des écosystèmes et la santé humaine sont intimement liées. Ces liens sont formalisés dans des concepts et initiatives comme « OneHealth », « EcoHealth » ou « Planetary Health ». Ces concepts se basent sur une reconnaissance des relations d’interdépendances entre les organismes vivants, humains et non-humains, et leurs écosystèmes. Pourtant, nous sommes dans une période où l’activité humaine conduit à des dégradations profondes de l’environnement autour du monde. Les limites planétaires décrivent des seuils de transformations des écosystèmes à ne pas dépasser, au niveau mondial, qui ont été identifiés pour neuf domaines.

Domaines concernés par les limites planétaires

1.Le changement climatique 2.L’érosion de la biodiversité 3.Les perturbations des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore 4.La déforestation et les changements d’utilisation des sols 5.Les pollutions chimiques 6.L’acidification des océans 7.La déplétion de la couche d’ozone 8.La dégradation de l’eau potable 9.La pollution aux aérosols.
Sous la limite Dans une zone d’incertitude
(risque croissant)
Zone d’incertitude dépassée
(risque élevé)

Crédit : J.Lokrantz/Azote, based on Steffen et al., 2015. Traduction des auteurs.

Or, plusieurs de ces limites sont dépassées ou dans une zone d’incertitude et de préoccupation ce qui compromet la capacité des systèmes naturels à fournir les services écosystémiques qui supportent la vie sur Terre. Dans cette perspective, des rapports, en particulier ceux du Lancet Countdown, tirent la sonnette d’alarme face aux menaces majeures pour la santé des populations mondiales et pour les générations futures qui découlent des tendances actuelles du réchauffement climatique et plus généralement des dégradations environnementales.

Parallèlement, si nos modes de vie participent à la surexploitation des ressources et la dégradation des écosystèmes naturels, il apparait également clairement qu’un certain nombre de problèmes de santé auxquelles la société fait face aujourd’hui résultent de ces mêmes modes de vie. Par exemple, la prévalence accrue de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires ou l’obésité sont corrélées à la consommation de nourriture ultra-transformée, riches en graisses saturées et en sucre, à la sédentarité croissante de la population qui se déplace majoritairement en transport motorisés ou qui peine à s’engager dans des activités physiques en extérieur.

Le concept de co-bénéfice

Que peuvent faire les médecins et plus généralement les soignants face à ces bouleversements majeurs ? Compte tenu du fait que certaines caractéristiques de nos modes de vie contemporains participent d’un côté au réchauffement climatique et à la dégradation des écosystèmes autour du monde, et de l’autre contribuent à l’accroissement de maladies dites « de civilisation », certains changements de comportements individuels ou sociétaux peuvent aussi bien bénéficier directement à la santé humaine qu’à la préservation de l’environnement. Ce lien est présenté dans la littérature sous le terme de « co-bénéfices ». Témoins privilégiés des impacts délétères que les dégradations environnementales peuvent avoir sur la santé des individus et de la population, les médecins et les soignants peuvent contribuer à rendre plus concrets les enjeux environnementaux et ainsi encourager des changements de comportements des individus et des transformations structurelles au niveau des collectivités publiques.

La santé de l’humain
dépend de la santé
de l’environnement.

Co-bénéfice
Une action présente un double bénéfice. Elle bénéficie à la santé humaine en même temps qu’à l’environnement. Et du fait de la dépendance de l’humain aux systèmes naturels, l’humain bénéficie doublement de l’action au travers de la préservation de l’environnement.

Co-bénéfices : une définition pour la clinique

«Choix quotidiens et changements clés que les personnes/patients peuvent faire dans leur propre vie qui conduisent simultanément à un bénéfice pour leur propre santé et pour celle de l'environnement »

Source : WONCA (Association mondiale de médecine générale - médecine de famille)
Les co-bénéfices entre santé et environnement se déploient particulièrement dans 3 domaines :
1.

Co-bénéfices et alimentation

Impacts environnementaux de la production alimentaire

La production alimentaire est une source majeure de dégradations environnementales autour du monde et contribue au dépassement de plusieurs des limites planétaires. Actuellement, on estime que l’agriculture et l’élevage sont en effet responsables de 20 à 30 % des émissions globales de gaz à effet de serre (GES). La conversion d’habitats naturels en terres agricoles est la cause majeure de déforestation, de fragmentation d’habitats naturels et de perte de biodiversité.

Les aliments ont des empreintes environnementales, et notamment carbones, très variables. La production d’aliments d’origines animales est généralement plus intensive en ressources utilisées et plus émettrice en GES que les produits d’origines végétales.

50%
Le pourcentage de terres non gelées de la planète utilisées par l’agriculture et l’élevage.
20 à 30%
Les aliments produits qui sont gaspillés ou perdus au cours de la chaîne d’approvisionnement ou par les consommateurs
2050
Augmentation de la population de plus de 30% et accroissement des gaz à effet de serre liés à l’alimentation de 80 à 90%

Alimentation et effets néfastes sur la santé

Globalement, les problèmes de malnutrition sont répartis dans un paradoxe entre sous-nutrition et obésité. En effet, d’un côté le déficit en nourriture touche environ 820 millions de personnes à travers le monde et deux milliards d’individus souffrent de déficits en micronutriments. De l’autre, plus de deux milliards de personnes à travers le monde souffrent de surpoids et d’obésité liées à des régimes qui deviennent trop riches en calories, plus riches en sucres raffinés, en viande et en graisses d’origine animale ou hydrogénées. Ceci s’accompagne d’un accroissement de la prévalence des maladies chroniques. On estime par exemple que le diabète a doublé en 30 ans et affecte plus de 10 % de la population occidentale, l’hypertension touche environ un tiers de la population et l’hypercholestérolémie un quart.

La viande rouge a un impact environnemental important, largement supérieur à celui d’autres sources de protéines
Une consommation trop importante de viande rouge est associée la survenue de maladies cardio-vasculaires et de cancers

Évolution durable des régimes et modes de production - bénéfices sur la santé

Parce qu’une large proportion de la population mondiale est mal nourrie, et que la production alimentaire contribue fortement au dépassement des limites planétaires et que ces tendances se renforcent globalement, les régimes doivent évoluer aussi bien pour la santé des populations que pour assurer la durabilité du système de production alimentaire.

1.La EAT-Lancet commission s’est penchée sur le dilemme de nourrir la population mondiale avec une alimentation à la fois saine et durable. Elle préconise un régime qui consiste majoritairement en des légumes, des fruits, des céréales complètes, des légumineuses, des noix et des graines, des graisses insaturées, qui inclut une petite ou moyenne quantité de produits de la mer et de volaille, une petite quantité de produits laitiers, peu ou pas de viande rouge et pas de viandes transformées, de sucres ajoutés et de céréales raffinées. D’un point de vue environnemental, les auteurs se basent sur l’important poids des produits d’origines animales, en particulier la viande rouge et les produits laitiers, sur tous les indicateurs environnementaux et notamment des émissions de GES. Les auteurs notent également l’importance d’avoir un apport énergétique et un poids équilibré, ce dans quoi les enjeux de durabilité et de santé peuvent se rejoindre. En effet, une fois les besoins nutritionnels couverts, questionner le besoin de consommer plus offre une piste supplémentaire pour diminuer son empreinte environnementale.

13-25%
Baisse des GES si les recommandations nationales étaient suivies


Dans les pays à revenus modérés ou élevés, le suivi des recommandations nationales de nutrition, et notamment la réduction de la consommation de viande rouge, de nourriture ultra-transformée et de l’apport calorique, est dans une certaine mesure aligné avec les objectifs environnementaux.

Néanmoins, les recommandations de la EAT-Lancet et les recommandations nationales diffèrent, et ces dernières ne permettent généralement pas de réduire suffisamment les impacts sur l’environnement. La différence fondamentale entre les régimes des recommandations nationales et celui du EAT-Lancet commission est la quantité préconisée de produits d’origines animales, en particulier de viande rouge et de produits laitiers, plus basses dans le EAT-Lancet.

Fruits & légumes Grains complets Légumineuses Graisses insaturées
Légumes féculents Produits laitiers Protéines animales Sucres ajoutés
Fruits & légumes Aliments protéiques Aliments farineux

Delorme et al., RMS 2020

2.Plusieurs études démontrent que les produits biologiques contiennent moins de résidus de pesticides et de nitrates, ou de bactéries résistantes aux antibiotiques, même si les implications cliniques restent peu comprises. L’agriculture biologique et l’agroécologie pourraient nourrir la population mondiale sans accentuer la déforestation si elles sont combinées à une réduction du gaspillage alimentaire et une diminution de la consommation de viande.

Implications cliniques

S’il faut reconnaître qu’en matière de modification des comportements alimentaires en clinique, les résultats des études sont souvent décevants et qu’il n’existe pas d’outil pratique validé pour les cliniciens hormis les recommandations détaillées du EAT-Lancet et la pyramide alimentaire de la Société suisse de nutrition, les soignants ont un rôle important à jouer dans l’accompagnement des patients et contribuer à diffuser de l’information objective de qualité en matière d’alimentation. En effet, même si les interventions pratiquées au niveau individuel n’apportent pas nécessairement des changements de comportement facilement mesurables, cela contribue en revanche à accompagner des changements sociétaux. C’est par exemple le cas pour le tabac, où la conjonction des efforts de santé publique, de mesures structurelles (interdiction de fumer dans les lieux publics) et de conseils individuels sont synergiques et contribuent globalement à diminuer la consommation de tabac. Par ailleurs, les soignants peuvent se baser sur de la documentation de qualité pour accompagner et rassurer les patients ne souhaitant plus ou peu manger de viande quant au risque éventuel de carences ou d’effet néfaste sur la santé. C’est même le contraire, car de multiples études montrent l’impact positif des régimes sans viande en termes de morbidité.

Résumé
co-bénéfices alimentation et environnement

Exemples de co-bénéfices pour la santé et l’environnement de l’adoption d’un régime durable.

A

Recommandations cliniques.

B

Recommandations en matière de mesures structurelles.

2.

Co-bénéfices et mobilité

Impacts de la mobilité motorisée

1.La mobilité est une source majeure d’émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde. En Suisse, les transports consomment 38 % de l’énergie finale et sont ainsi responsables de l’émission de 14.8 millions de tonnes de CO2 (sans le trafic aérien international), ce qui correspond à un tiers des émissions nationales de GES. De ces 14.8 millions de tonnes de CO2, 73 % des émissions sont imputées aux voitures privées.

2.Le trafic motorisé émet divers polluants comme les oxydes d’azote, particules fines et différents composés organiques volatiles, qui contribuent aux pics d’ozone (O3) et dégradent les environnements naturels et affectent la croissance des végétaux.

3.Le frottement des pneus et l’abrasion des freins produisent également des particules et micropolluants qui contribuent à la pollution des écosystèmes terrestres et aquatiques.

4.En amont de l’utilisation, la production des véhicules ainsi que la construction des infrastructures routières nécessitent l’extraction de ressources non renouvelables, fragmentent les espaces naturels au détriment de la faune et de la flore, et contribuent également à l’émission de polluants atmosphériques et de GES.

Effets néfastes sur la santé

1.La pollution de l’air, à laquelle contribue les moteurs thermiques, est responsable de maladies cardiovasculaires et respiratoires. Une étude de l'Office fédéral du développement territorial (ARE) estime que la pollution de l'air en Suisse provoque 2'200 décès prématurés par an.

2.L’utilisation de la voiture renforce la sédentarité de la population (en diminuant le temps consacré à l’activité physique et en étant assis dans la voiture), qui est associée à un éventail de maladies non-transmissibles.

3.La congestion des axes routiers, l’occupation de l’espace public par des voies de circulation et les places de stationnement, les effets de coupure liées à ces infrastructures ainsi que les îlots de chaleur qu’elles renforcent dégradent les cadres de vie, réduisent les espaces verts et de rencontre et fragilisent ainsi le capital social.

Bénéfices sur la santé d’une mobilité active

Les mobilités actives sont les modes qui utilisent l’énergie humaine comme source d’énergie principale, et se référent en particulier à la pratique du vélo (mécanique ou avec assistance électrique, VAE) et à la marche. En permettant de combiner temps de déplacement et activité physique, comme par exemple en utilisant le vélo pour se rendre au travail, les mobilités actives peuvent contribuer à insérer de l’activité physique dans la routine quotidienne et ainsi apporter des bénéfices notoires en termes de santé publique.

Dans de nombreuses études, les mobilités actives sont associées à une réduction des maladies cardiovasculaires, des cancers et de mortalité de toute cause. Les utilisateurs mentionnent également les bénéfices psychiques qui découlent de la pratique du vélo. Les bénéfices pour la santé de plus d’activité physique sont particulièrement prononcés pour les individus les moins actifs.

Encourager les mobilités actives et diminuer l’utilisation de la voiture permet de diminuer la pollution de l’air, le bruit, les risques d’accidents de la circulation et de rendre les villes plus agréables. Les mobilités actives coûtent significativement moins aux collectivités publiques que d’autres modes de transport.

Diminution des coûts pour la santé liée
à la mobilité active
-1.4 milliards
de CHF en Suisse
Les coûts induits
par les voitures privées
+7.6 milliards
de CHF en Suisse

Changements de comportement individuel ou structuraux ?

Si aussi bien des arguments environnementaux que sanitaires justifient une promotion des mobilités actives, comment faciliter ce report modal ? Comprendre l’accessibilité à ces modes requière une prise en compte de l’environnement bâti (existence et qualité des infrastructures cyclables et piétonnes), des politiques de transport et des normes sociales vis-à-vis des différents modes de transports. Il est par exemple établi qu’une infrastructure cyclable sûre et continue permet de diversifier la population d’usagers, en termes de genre, de tranche d’âge, de compétence et de motivation. Dans les régions où les infrastructures sont suffisantes (ex : Copenhague, Amsterdam) le choix de l’utilisation du vélo est perçu comme un choix logique en termes de facilité, rapidité ou sur le plan économique.

Même si de nombreux programme d’accompagnement de la mobilité active sont mis en place, la motivation individuelle ne suffit pas. Il faut qu’elle s’accompagne de changements structuraux.

La pratique du vélo :
exemple d’un co-bénéfice santé - environnement
Mesures structurelles
La création de pistes cyclables peut permettre d’augmenter l’activité physique des adolescents.

(Ref: Pan, X., L. Zhao, J. Luo, Y. Li, L. Zhang, T. Wu, M. Smith, S. Dai and P. Jia (2020). "Access to bike lanes and childhood obesity: A systematic review and meta-analysis." Obes Re)
Impact économico-sanitaire
La création de pistes cyclable à un impact coût-bénéfice sur la santé favorable.

(REF: Kriit, H. K., J. S. Williams, L. Lindholm, B. Forsberg and J. Nilsson Sommar (2019). "Health economic assessment of a scenario to promote bicycling as active transport in Stockholm, Sweden." BMJ Open)
Mesures individuelles
Les interventions individuelles en clinique permettent de modifier le comportement des patients par rapport à l’activité physique.

(REF: USPSTF 2017, Patnode, C. D., C. V. Evans, C. A. Senger, N. Redmond and J. S. Lin (2017). 318(2): 175-193.
Impact environnemental
Passer de 7% à 23% de trajets effectués à vélo dans les villes permettrait de réduire de 300 megatonnes les émissions annuelles mondiales de CO2.

(Ref: Global high shift scenario, 2015)
Résumé
co-bénéfices mobilité active et santé

Exemples de co-bénéfices pour la santé et l’environnement de la mobilité active.

A

Recommandations cliniques.

B

Recommandations en matière de mesures structurelles.

3.

Co-bénéfices et contact avec la nature

Conséquences des dégradations des écosystèmes naturels

Le terme de biodiversité décrit l’ensemble de la diversité des êtres vivants sur la Terre, leurs assemblages en communautés et leurs interactions avec leurs écosystèmes. Autour du monde, on observe une perte massive de biodiversité, qui inclut les notions de pertes d’espèces, de pertes génétiques mais également de pertes et de dégradations d’habitats naturels.

25%
des espèces d’animaux et de végétaux sont menacés d’extinction
68%
C'est la diminution des population globales de mammifères, de poissons, d’amphibiens, de reptiles depuis 1970

L’érosion massive de la biodiversité compromet la capacité de la nature à fournir les services écosystémiques dont dépend la vie, notamment humaine, pour vivre en bonne santé.

De plus, la crise sanitaire du covid-19 rappelle les liens qui existent entre perturbations d’écosystèmes naturels et risques accrus de zoonose. Même si ces liens restent complexes et insuffisamment compris, des éléments de preuve montrent que la destruction d’habitats naturels et le changement d’utilisation de sols déstabilisent les interactions entre différentes espèces, notamment les organismes hôtes et d’espèces vectrices de pathogènes, et risque ainsi de contribuer à l’émergence de maladies zoonotiques.

Reconnaitre et mieux définir les liens entre intégrité des écosystèmes et santé humaine pourrait permettre de renforcer les efforts de préservation des espaces naturels et de la biodiversité.
Il s’agit notamment de reconnaitre la dépendance de l’humain aux services écosystémiques et l’irremplacabilité de ces services. Ce constat devra s’accompagner d’une transformation de notre relation à la nature, au travers d’une reconnaissance des limites écologiques de la biosphère, et d’une sensibilité renouvelée aux êtres vivants non-humains et aux écosystèmes naturels.
Cela peut commencer par reconnaitre les bienfaits d’un contact avec la nature pour les individus et les populations.

Effets bénéfiques sur la santé du contact avec la nature

La notion de « biophilie » décrit une tendance supposée inhérente à l’humain de se lier à des éléments ou à des processus naturels. Ce lien tirerait son origine d’une adaptation évolutive aux environnements naturels dans lesquels l’humain a su évoluer. Il y aurait ainsi un bénéfice particulier à effectuer des activités dans la nature lié à la relation qui engage l’individu et son environnement. L’individu doit en effet continuellement adapter son mouvement à la variabilité inhérente au contexte naturel, choisir quelles opportunités saisir, s’adapter à la richesse des informations reçues. Cette relation dynamique demande un engagement sensoriel, émotionnel, corporel et cognitif de l’individu avec son environnement qui n’est pas présent dans les salles de sport par exemple.

De nombreuses études montrent que le contact avec la nature est associé à des bénéfices à court et long termes pour la santé humaine. Ces multiples bénéfices résultent probablement souvent d’une combinaison d’effets, qui peuvent avoir des effets à court ou à long terme, difficilement mesurables et qui peuvent être difficiles à découpler dans des recherches de corrélations entre contact avec la nature et santé.

Des études suggèrent des associations entre le contact avec des espaces verts et des réductions de la pression sanguine, du rythme cardiaque, du cortisol salivaire, de l’incidence du diabète de type II et d’AVC, de mortalité de toute cause et de mortalité cardiovasculaire, ainsi que des incidences bénéfiques sur les grossesses, les taux de cholestérols ainsi que l’état de santé auto-rapportée.
Des corrélations ont été aussi montrées entre l’exposition des enfants à de la nature à un impact bénéfique sur la santé mentale (stress, syndrome d’hyperactivité, …)
En offrant des lieux agréables et apaisés et des points de rencontre, les espaces naturels, les parcs ou les jardins urbains offrent des espaces propices à la pratique d’une activité physique, à des activités de détente et contribuent à renforcer le capital social.
Dans les espaces urbains, les espaces verts limitent les effets d’îlots de chaleur et améliorent ainsi la qualité de vie durant les vagues de chaleur.
Un domaine de recherche émergent pointe le rôle que joue la biodiversité dans la régulation du système immunitaire humain. De nombreuses études font en effet le lien entre une exposition réduite à la biodiversité microbienne, une réduction de la diversité ou un déséquilibre du microbiote humain, et la prévalence croissante d’allergies et de maladies chroniques inflammatoires dans les populations urbaines autour du monde.

Exemple des jardins communautaires

Les bienfaits pour les individus et les populations des jardins communautaires sont reconnus. Plus que des objectifs de santé, la motivation première des jardiniers est de s’investir dans une activité agréable, en extérieur, qui puisse contribuer ponctuellement à un apport en nourriture et qui permette d’évacuer le stress. Le rattachement à un objectif concret et tangible - la production de nourriture par exemple- ainsi que l’expérience esthétique offerte par les jardins contribuent à créer du sens, de la satisfaction, un sentiment de fierté et des valeurs pour les jardiniers et ainsi renforcer le sentiment de bien-être. Les jardins communautaires contribuent par ailleurs à renforcer le lien social et l’implication dans la communauté, en offrant un lieu d’interactions avec les proches et les autres jardiniers. Ces bienfaits émotionnels et sociaux, auxquels s’ajoutent ceux découlant de la pratique d’une activité physique ou la consommation d’aliments frais et non-transformés ont des bienfaits sur la santé physique et mentale.

Résumé
co-bénéfices contact avec la nature et santé

Exemples de co-bénéfices pour la santé et l’environnement de favoriser le contact avec la nature.

A

Recommandations cliniques.

B

Recommandations en matière de mesures structurelles.

Conclusion

Le modèle économique actuel prédominant, y compris dans les services de santé, centré sur une logique productiviste et de rendement à court terme est incompatible avec une vision durable des écosystèmes et de nos sociétés. La contrainte posée par les limites planétaires conduit ainsi à questionner toutes les activités humaines et notamment les pratiques de soins : puisque la santé de l’humain dépend du respect des limites de la biosphère, comment améliorer la santé humaine, sans contribuer aux dégradations environnementales ? Comment définir la santé et penser les services de santé dans le cadre strict de ces limites planétaires ? Comment le domaine de la santé peut-il contribuer à rendre nos modes de vie plus durables, notamment au travers d’interventions basées sur le concept de co-bénéfice santé-environnement ?

Le concept de co-bénéfice reconnait l’interdépendance de l’humain et de son environnement. Il lie des bénéfices à court et long-terme, ici ou ailleurs, découlant de la réduction de dégradations environnementales avec des effets tangibles et à court-terme en santé publique. Ce concept-outil pourrait ainsi encourager des changements de comportement individuels ou l’implémentation de mesures structurelles dans une optique de doubles bénéfices : améliorer la santé individuelle et populationnelle, et diminuer les dégradations environnementales

Le concept de co-bénéfices questionne par ailleurs certains fondements de la médecine :

1.Il conduit à aborder la « santé environnementale » sous un angle nouveau. En effet, l’environnement souvent perçu comme externe à l’humain, conditionnant sa santé de façon unidirectionnelle. L'approche « co-bénéfice » souligne une relation dynamique et bidirectionnelle. Elle invite a repenser notre lien à l'environnement dans une perspective d'interdépendance du vivant.

2.La reconnaissance du lien de dépendance entre santé de l’humain et santé des écosystèmes, questionne la définition même de la santé, tant elle est actuellement réduite à des éléments biomédicaux individuels, décontextualisés du milieu dans lequel les individus et les populations vivent. Cette reconnaissance introduit également une dimension supplémentaire à la santé, que l’on pourrait nommer « longitudinale » : quels sont les coûts et les bénéfices d’une action pour la santé de l’individu directement concerné, mais également pour la communauté, l’humanité et l’environnement, d’aujourd’hui et demain, ici ou de l’autre côté de la planète.

3.Il ouvre un champ complètement nouveau de collaborations entre des disciplines peu habituées à travailler ensemble. Elle nécessite en effet des collaborations pour la création de nouvelles connaissances et une approche participative tournée vers l’action des professionnels de la santé, des experts des sciences naturelles et de l’environnement, des philosophes, des sociologues, des psychologues, des économistes, mais également avec les responsables politiques et les communautés qui devront être parties prenantes de cette nouvelle approche. Il s’agira en effet d’esquisser des réponses aux nombreuses questions qui vont nécessairement émerger : comment cette approche sera-elle reçue des patients et plus généralement par la population ? Comment les soignants vont-ils percevoir ces nouveaux rôles ? Quel rôle politique de « plaidoyer » pour les soignants ? Quels bénéfices attendre pour l’humains et pour l’environnement ?

Toutefois, si le concept de co-bénéfice est une approche prometteuse, plus de recherche est nécessaire pour en faire une véritable piste pour l’avenir. En effet, il faut absolument mieux comprendre quelles interventions seraient les plus efficaces et quels types d’actions devraient être privilégiées selon les contextes géographiques et socioéconomiques des patients et des individus. Et surtout, mieux comprendre les articulations entre les différents champs d’interventions pourraient contribuer à les renforcer mutuellement.

Points de croisements entres la mobilité, l'alimentation et le contact avec la nature au travers de l’allocation de l’espace public.

Finalement, le concept de co-bénéfices ne donnera sa pleine mesure en clinique que si l’articulation entre les interventions au niveau individuel et les interventions structurelles (législations, infrastructures, normes sociales, ...) est bien réfléchie afin d’assurer l’efficacité des interventions. Car l’efficacité de la promotion de certains comportements est en effet largement limité si le cadre structurel et les normes sociales n’encouragent pas ces comportements.

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