Il arrive malheureusement que l’oncologue soit porteur de mauvaises nouvelles. Les délivrer constitue chaque fois une épreuve. On se prépare, on tente d’anticiper l’émotion que va générer notre discours, on prévoit la suite du parcours… mais parfois, l’entretien se déroule autrement. On imagine un scénario… et la réaction du patient diffère, nous entraîne sur un autre chemin.
Je connais Madame G. depuis plusieurs mois. Sa maladie s’est présentée et a évolué d’une manière surprenante : en quelques semaines, une affection annoncée comme bénigne s’avère une maladie métastatique, inaccessible à un traitement curatif. De plus, chez Madame G, la plupart des médicaments introduits engendrent des toxicités majeures ; non seulement le comportement de sa maladie se révèle très agressif mais nos moyens thérapeutiques sont restreints par le métabolisme particulier de la patiente. Le parcours est difficile.
Il y a peu, nous faisons le point de la situation : le cancer progresse. Nos possibilités s’amenuisent voire sont inexistantes. Une molécule d’un nouveau type constitue la seule petite lueur possible. Elle pourrait, si elle est efficace, retarder de quelques semaines ou mois l’échéance, sans changer l’issue. Vu les échecs successifs des traitements précédents, l’espoir est mince.
Madame G. m’écoute, me regarde avec sérieux. Elle ne semble pas ébranlée. Elle n’avait pas besoin d’un scanner pour connaître sa situation. L’ annonce de ce programme noir ne la déstabilise pas. Sa décision est déjà prise : elle m’annonce qu’elle ne baisse pas les bras. Elle a des projets. S’il reste un espoir, une possibilité, elle veut la tenter. Elle ne renonce à rien. Elle souhaite deux semaines de répit, ce qui me donne le temps d’obtenir l’accord de l’assurance pour ce nouveau médicament, puis elle sera prête. Ce soir-là, elle me le confiera plus tard, elle s’offre une coupe de champagne !
Son calme, sa détermination me frappent. Elle ne manifeste pas du tout l’inquiétude, l’abattement, l’angoisse que la situation pourrait engendrer. Elle ne nie pas l’évidence, elle ne tente pas de gommer la réalité. Elle sait qu’elle va mourir mais elle tentera toutes les solutions pour repousser cette issue. Elle ne se courbe pas, elle reste debout.
Son attitude transforme complètement l’atmosphère de notre entretien : ce qui me semblait pesant, difficile, s’allège. L’empathie la touche, mais Madame G. désire autre chose : elle veut poursuivre le combat, elle ne désarme pas et sollicite toutes mes ressources pour faire face aux événements.
D’où lui vient cette force, cette énergie qui dynamisent mes efforts dans un combat que j’étais peut-être prête à abandonner ? Cela ne ressemble pas à une fuite en avant. Je crois que cela découle d’une cohérence intérieure extrêmement forte, d’un courage profond, de liens étroits et sereins avec ses proches. Cette acceptation de la mort est assortie d’une formidable mobilisation pour rester vivant jusqu’au bout.
Je ne pensais pas que mon métier dans ses aspects les plus difficiles m’offrirait tant de richesse. Si notre rôle consiste à soutenir nombre de nos patients, le courage de certains nous transporte et nous permet de poursuivre la route.